Centre interdisciplinaire de formation à la psychothérapie relationnelle
Ecole pour la psychothérapie relationnelle et multiréférencielle
par Philippe Grauer
Humanisme et subjectivité constituent un couple philosophique hérité de la Renaissance, signant l’irruption de la modernité, laquelle conduit à une dédivinisation du monde, l’homme occupant progressivement la place de Dieu, non sans quelques accidents de parcours, opération conduite en quatre siècles.
L’humanisme reconnaît en l’homme la conscience de soi et la capacité de fonder (sub-jectum, fondement) son propre destin. "Je suis maître de moi comme de l’univers", comme le dit Corneille, renvoie à Descartes dont le cogito fonde un "sujet métaphysique — qui s’est avéré passablement colonialiste, antiécologiste ("maître et possesseur") et positiviste — de la domination totale" duquel il convient de se dégager, depuis Heidegger [1]. Démarche qui parallèlement se développe avec Claude Lévi-Strauss, rejoint par Althusser avec le concept d’anti-humanisme théorique, dans le cadre du structuralisme et d’une pensée anthropologique élargie à une sorte d’écologisme philosophique dont le principe édicte que nous dépendons de la variété des êtres pour pouvoir définir rigoureusement en quoi consiste notre dignité.
Quand Lévi-Strauss écrit :"Nous croyons que le but des sciences humaines n’est pas de constituer l’homme, mais de le dissoudre", il ne détruit pas le concept d’humanisme, il appelle à le reconstruire, par une pratique du décentrement, qui renvoie indéfiniment à une lecture de soi-même à la lumière de l’autre. Il appelle à construire un humanisme anthropologique, généralisé, où il s’agit de cesser de se définir soi-même dans son identité propre, caractérisé par soi seul au nom de ses propres valeurs auto ininterrogeables par définition, mais à travers les différences qui constiuent, fractionnent plutôt, monnayent l’humanité selon lieux et époques (relativisme culturel généralisé).
Il s’agit alors de situer notre pratique du savoir par rapport à d’autres variantes possibles du savoir. On ne peut plus alors, à la manière du Sartre de L’existentialisme est un humanisme, penser intégrer tous les phénomènes humains dans la seule conscience individuelle (à la façon de Descartes). Cette démarche, après avoir dissout l’homme permet ce que nous appellerons un néo-humpanisme, permet de recomposer une figure de l’homme à l’échelle de la planète, une figure où l’universel s’obtient à partir d’une démarche systématiquement différentielle.
Deux raisons complémentaires nous invitent à repenser la question de l’humanisme, la repenser sans y renoncer pour autant :
la découverte de l’inconscient ruine à jamais comme illusion psychique et métaphysique la souveraineté du moi. Sans compter avec ce qu’on pourrait considérer comme un inconscient social, celui des forces collectives qui surpassent et dépassent la maîtrise individuelle, et un inconscient ontologique ruinant l’idée de conscience comme transparence à soi.
l’irruption avec Heidegger du concept de finitude faisant de nous de êtres jetés dans un monde incontrôlable qu’ils ne constituent pas, temporellement propulsés vers leur mort, conduit à dépasser la représentation de l’homme comme souverain et mesure de toute chose, base de l’humanisme classique.
Un certain anti-humanisme ultra gauche a tenté d’aller plus loin, s’efforçant de démontrer que les Lumières auraient débouché sur Auschwitz, l’humanisme universaliste des Lumières et de la Révolution française ayant pour vérité ultime le déchaînement de l’inhumain d’un univers totalitaire accomplissant en effet un programme de souveraineté sur le réel, une politique de domination totale, par l’administration totalement, totalitaristiquement, rationnelle de sujets devenus si bien éclairés que transparents au regard de Big Brother, qu’ils ne seraient plus que les supports interchangeables anonymes en définitive chosifiés d’une manipulation étatique (voire démocratique au sein d’une "république totalitaire" consumériste). Pousser trop loin le bouchon rate la cible en la détruisant purement et simplement. Inutile en l’occurence de "désespérer Billancourt" et pas davantage la psychothérapie relationnelle.
On peut considérer à y regarder de plus près qu’après la déconstruction peut venir la reconstruction de la subjectivité et que l’idée d’autonomie recèle quelque avenir. On assiste à l’heure actuelle à un retour au et du sujet, que nous avons nommé sur ce site même néo-humanisme, pour le distinguer d’un humanisme affadi, éventuellement niais, confondu par ailleurs avec le sujet de la thérapie du bonheur dénoncée en son temps par Jacques Lacan, et qui coïnciderait partiellement avec celui d’une certaine psychologie humaniste américaine. Du point de vue de ce néo-humanisme l’idée de sujet débarrassée de ses illusions, "ré-écologisée" comme appartenant au contexte de l’univers dont elle aurait cessé de se prendre pour le centre, se trouve maintenue comme valeur indépassable (fondement des droits de l’homme). Cela conduirait à une complexification du concept de sujet, d’un sujet post-moderne conjoignant humanisme critique et individualisme.
On pourra consulter à ce sujet (!)
BUBER Martin, Je et Tu, Paris, Aubier Montaigne, 1992.-
KECK Frédéric, DEBAENE Vincent. Claude Lévi-Strauss : l’homme au regard éloigné. Gallimard, 2009.-
LÉVINAS Emannuel. L’humanisme de l’autre homme. Paris, Librairie générale française, 1987, 122 p.-
RENAUT Alain. L’ère de l’individu. Paris, Gallimard, 1989, 303 p.-
SARTRE Jean-Paul. L’existentialisme est un humanisme. Gallimard [1996] 2009, 108 p.-
[1] Ne pas oublier que le premier Heidegger précède le nazisme.