Centre interdisciplinaire de formation à la psychothérapie relationnelle
PARIS — 27-28 Novembre 2010
[30 septembre 2010]
SÉMINAIRE N°1 — LA RESPONSABILITÉ
La phénoménologie, vous savez, Lévinas, Heidegger, et quelques autres (surtout ne pas oublier Husserl, le maître de Heidegger) dont Sartre — mais Sartre n’est plus à la mode, et aussi Binswanger, tout cela représente un courant qui n’a jamais cessé d’irriguer la pensée du XXème siècle, lequel XXème siècle si ça se trouve est en train de continuer sous nos pas, le tapis roulant de l’Histoire ne se souciant pas des césures numériques arbitraires mais ça nous fait tellement plaisir d’avoir changé de siècle sinon d’époque.
Le gestaltisme (gestalten : configurer en structure immédiatement lisible de façon signifiante : ah ! la grande ourse ! ) se nourrit de ce courant, raccordé à la psychologie de la Forme (Paul Guillaume, Maurice Merleau-Ponty) née d’après une intuition de Gœthe, de Max Wertheimer, Wolfgang Köhler, Kurt Koffka et Kurt Lewin. La gestalt-thérapie contemporaine vient volontiers ces derniers temps s’abreuver aux sources de la philosophie, rencontrant en cela certains frères ennemis de la psychanalyse qui affectionnent après avoir parlé Lacan de se mettre au Heidegger, pour un intellectuel de haute volée c’est la moindre des choses. Et voilà nos gestaltistes et psychanalystes de haut grade qui s’envolent sous nos yeux, non sans quelque mépris pour les rampants qui s’ébahissent de les considérer et se déconsidèrent de se sentir si peu de chose vraiment comparativement à leurs collègues ayant si splendidement décollé. Que voulez-vous dans l’existence et même l’ek-sistence il vaut toujours mieux être distingué, mais la distinction c’est comme le café dans la chanson Planter café que chante Yves Montand :
Planter phénomé
Ça n’est pas si difficile
Ya qu’à s’élever
Mais c’est ça qu’est difficile !
Tant il est difficile de s’élever en se baissant vers les profondeurs.
Une troisième source regarde davantage vers Binswanger [1]particulièrement intéressant en ce qu’il a fondé une psychanalyse existentielle, mondialement connue sous le nom de Dasein Analyse, un bel exemple d’objet intégratif.
C’est à lui que se réfère explicitement Irving Yalom, vous savez, les romans existentialistes aussi instructionnants que joyeux à lire, le Irving Yalom qui a écrit aussi le pavé Psychothérapie existentielle auquel se réfère Marie-Noëlle Salathé-Granès, vu que son mari, Noël Salathé, cofondateur et Doyen du Cifp — eh oui, ils portent le presque même prénom, névrose de destinée ? l’a introduit en France dans les années 80.
Et Sartre dans tout ça ? si vous voulez vraiment faire décalé, vous vous référez à L’existentialisme est un humanisme, rétro en diable, facile à lire, le charme de l’ancien, resté percutant. Pour la responsabilité et la liberté ya pas mieux, et imaginez que c’est directement compréhensible. Il y a bien aussi Buber, un autre Martin, juif celui-là ce qui ne devait pas enchanter notre petit nazi ordinaire d’Heidegger, petit par son nazisme grand par sa pensée c’est comme ça les êtres humains souvent petits et grands à la fois, il y a aussi Buber le Buber du Je-Tu, mais nous en parlerons une autre fois il faut en garder pour demain et je n’ai toujours pas mentionné Abraham Maslow.
Revenons un instant à ce sacré Heidegger pour une petite digression finale sur une question de fond, à la lumière de Semprun [2]. Ce dernier écrit qu’Heidegger refuse le monde "sous les espèces de la modernité technique, de la société démocratique de masse et de marché ; du monde où semble s’effacer, dans le domaine de l’art, l’aura de l’authentique, le même monde qu’a exploré, pour en arriver à de tout autres conclusions Walter Benjamin. Heidegger, poursuit-il, refuse "la même frénésie sinistre de la technique déchaînée, et de l’organisation sans racines de l’homme normalisé", dont nous sauvera le peuple allemand, peuple métaphysique dont la révolution nazie assure la promotion. Tout cela "car la démocratie n’est, comme Nietzsche l’a clairement vu, qu’une variété vulgaire du nihilisme [3]" — comme quoi il convient de se méfier des abus de Nietzsche [4]. Jorge Semprun conclut fort sainement commentant Blum : "nul besoin d’un "sursaut de l’être" pour essayer de porter remède aux maux de la modernité. Il suffit de l’exercice rigoureux et inlassable de la raison pratique et démocratique." Ré-éclairage nécessaire.
C’est que, rendus à présent — les temps changent le temps passe, avec Lipovetsky [5], qu’il faut recouper avec Vincent de Gaullejac, à la question du principe du post-modernisme qui nous permet de situer la psychothérapie relationnelle dans le contexte de notre époque et de la vie démocratique sans laquelle il n’y a tout simplement pas de psychothérapie qui vaille, c’est que sans remise en perspective, avec Heidegger on en arrive à patauger dans une étrange choucroute.
Bien entendus de tout cela nos philosophes en titre au Cifp, Daniel Ramirez au parisien et Claude Lanher à la marseillaise, vous dévoileront à l’occasion toutes les arcanes de la phénoménologie, puissante inspiratrice de la clinique contemporaine comme vous l’avez compris.
En attendant allez donc au séminaire de Marie-Noëlle et devenez en travaillant sur vous d’alertes psycho-existentialistes : la classe.
Philippe Grauer
Pour l’agenda général des quatre regroupements et plus d’information cf. la précédente annonce.
Le chapitre sur la responsabilité du livre de Irving Yalom Psychothérapie existentielle inspirera ce premier séminaire.
En thérapie existentielle, nous pensons que toute thérapie est fonction d’une certaine conception de l’homme et du monde. En ce qui nous concerne nous proposons à la personne de décrire son expérience jusqu’alors dépourvue de sens. Quels sont les fondements sur lesquels elle peut s’appuyer pour faire face à son expérience ? Nous, thérapeutes [6], nous représentons la personne comme auteure de la façon dont elle perçoit, voit et ressent les choses. Nous nous occupons de son vécu et de sa phénoménologie, de son comment, de la façon dont elle s’est constitué le monde.
Cette conception de l’homme comme libre et responsable de la constitution de son monde, débouche sur une psychothérapie à racines humanistes. C’est sur ces fondements que nous nous proposons de l’aider.
Pourquoi et dans quel contexte parlons-nous de tout cela ? S’ouvre devant nous la problématique suivante, gardant à l’esprit de considérer le patient en tant que personne responsable :
en quoi consiste le mal-être de la personne
quels en sont les tenants et les aboutissants ?
La liberté, elle, se trouve liée de manière inextricable à la responsabilité. Tout sujet est libre de se représenter le monde d’une façon ou d’une autre. Il peut le faire s’il en a le choix. La responsabilité n’a de sens que par rapport au choix. Le choix n’a de sens que s’il y a liberté. Pour Sartre (L’existentialisme est un humanisme) l’être humain est condamné à être libre. Il n’a pas le choix de ne pas être libre. Sa responsabilité va au-delà du fait de donner du sens à ce qui se passe dans le monde. À chaque instant nous sommes responsables de nos décisions, d’agir ou ne pas agir.
Lors de notre prochaine rencontre, en novembre 2010, c’est autour de cette question de la responsabilité que se tiendra le premier séminaire d’une série de quatre. Tout autant théorique que clinique, notre travail s’accompagnera d’expérimentations personnelles qui permettront à tous de mieux incarner le thème proposé.
Marie Noëlle Salathé-Granès, séminaire de psychothérapie existentielle – la responsabilité
[1] Après avoir rencontré la psychanalyse à travers l’équipe du Burghölzli à Zurich dirigée par Eugen Bleuler, en 1897, par l’intermédiaire de Jung, il rencontre Sigmund Freud avec qui il gardera un lien et entretiendra une correspondance. Il se détournera cependant de plus en plus de la psychanalyse pour créer la daseinsanalyse inspirée essentiellement de la phénoménologie d’Edmund Husserl et de Martin Heidegger.
Au fur et à mesure de ses lectures phénoménologiques, Binswanger s’éloigne de la psychanalyse et inaugure dans les années 1930 une nouvelle méthode thérapeutique. C’est le 22 septembre 1950, au premier congrès international de psychiatrie réuni à Paris, qu’il la présente sous le nom de Daseinsanalyse. Plus tard, ce terme sera traduit en français par l’expression analyse existentielle, avant que le terme allemand lui-même ne la supplante. Lire Binswanger, Ludwig. Introduction à l’analyse existentielle, Éditions de Minuit, 1971.
Dans la phénoménologie, Binswanger trouve le moyen de pallier les difficultés épistémologiques qu’il a cru déceler dans la psychanalyse freudienne (lire Discours, parcours et Freud), qui reste selon lui prisonnière de l’homo natura. Chez Heidegger, et plus particulièrement dans Sein und Zeit, Binswanger trouve avec la notion d’« être-au-monde » le moyen de rompre avec la scission sujet-objet, qu’il qualifie de "cancer de la psychiatrie" et qui selon lui traverse encore l’œuvre de Freud. La lecture de Sein und Zeit (Être et temps) constitue dans l’œuvre de Binswanger un moment fondamental qui trouvera à s’incarner, en 1952, dans son ouvrage épistémologique majeur : Grundformen und Erkenntnis menschlischen Daseins (Fondements et connaissance du Dasein humain). Cette note provient de Wikipédia. J’y ai rajouté très peu d’éléments.
[2] Jorge SEMPRUN, Une tombe au creux des nuages, Climats, 2010, p. 73.-
[3] In op. cit, p. 74.-
[4] Cf. Onfray.
[5] Gilles LIPOVETSKY, L’ère du vide, essai sur l’individualisme contemporain, 1983-1993, 2009, folio essais, 328 p. se lit facilement.
[6] Spécifions deux choses. D’abord que pour M-N Salathé-Granès, qui vit et travaille en Suisse, thérapeute et psychothérapeute ne sont pas réservés de la même façon, et de toute manière elle est en plein droit de se dire thérapeute. On mesure ici combien notre profession se trouve fragilisée par la loi dite Accoyer puisqu’on pourrait finir par ne plus savoir comment appeler un chat. Ensuite qu’elle entend ici par l’aphérèse thérapeute psychothérapeute existentiel gestaltiste.