CIFP

Centre interdisciplinaire de formation à la psychothérapie relationnelle

Patients-limites & psychanalyse intégrative – Jean-Michel Fourcade à l’honneur

[11 mai 2011]

Jean-Michel Fourcade chroniqué par François Coudret

Introduction par Philippe Grauer

Depuis toujours Jean-Michel Fourcade s’est passionné pour les organisations limites, et a rapidement orienté sa pratique vers l’exploration systématique d’une clinique adaptée à ce type de pathologie. Champ difficile à aborder, à fréquenter avec succès tant cela exige de patience, de capacité d’innovation clinique, de finesse et de rigueur. & d’interdisciplinarité réfléchie. Le co-fondateur du Centre de développement du Potentiel humain – CDPH, 1972, présentement président de l’AFFOP et dirigeant la NFL (j’en passe) –, était on ne peut mieux placé à l’intersection de la psychanalyse, du travail psychocorporel bio énergétique, de la Gestalt-thérapie, de la Rencontre (aujourd’hui disparue) [1], et de la méditation.

Toutes disciplines que nous avons eu l’honneur et le bonheur d’introduire en France et à l’Université au temps où elle était ouverte à nos recherches [2] à l’issue du retour d’Esalen de J-M Fourcade (accompagné de Tan Nguyen), de nos navettes régulières à Londres, des séminaires d’introduction de Bill Grossman, ancêtre fondateur tutélaire, à la Chambre de Commerce de Paris sous l’impulsion de Tavernier, et de l’impénitente pulsion d’innovation et de découverte de Max Pagès, notre père à tous [3]. Disciplines dont la mise en carrefour, en évitant les mauvais courants d’air [4], s’est révélée novatrice, représentant une avancée importante de la clinique et de la réflexion théorique à partir des années 70, devant, depuis la base de la psychologie humaniste américaine, se déployer sur notre sol européen en psychothérapie relationnelle [5], modifiant significativement le paysage du champ psy qui de trois passe à quatre protagonistes cardinaux dans le cadre de ce qui deviendra le carré psy.

quarantaine

Il n’aura fallu qu’une quarantaine d’années pour qu’un critique psychanalyste se rende compte officiellement de l’importance de cet apport, superbement illustré par JMF. Combien faudra-t-il compter de décennies supplémentaires pour que cesse l’ostracisme corporatiste qui aboutit à cette méchante loi sur le titre de psychothérapeute, coupant toute possibilité sinon acrobatique de conjonction de nos bonnes écoles chargées de diffuser ce nouveau savoir et d’une université française bouffie de morgue anti "charlatans" ? C’est que la psychanalyse rénovée par le lacanisme avait bien autre chose à faire qu’à s’intéresser aux apports de la psychologie humaniste, qui plus est américaine, l’Amérique de Lacan se trouvant précisément vouée aux gémonies en tant que porteuse de l’Ego Psychology, tenue pour une régression du freudisme, et de l’idéologie du bonheur, déjà deux déviations majeures. Si l’on y ajoute une solide conviction anti psychothérapique, confirmée en retour par une hostilité d’école non négligeable des psycho humanistes de l’époque eux-mêmes (modérée par un intérêt cependant continu pour la psychanalyse : beaucoup des patients des psychanalystes contempteurs des psychothérapeutes seront les psychothérapeutes), on conçoit ce qu’il a fallu et faudra encore à l’eau sous les ponts du pays psy de temps de passage avant que l’idée de conjuguer les deux courants – le freudien et le psychocorporel de Jean-Michel Fourcade n’en constituant qu’une variété – n’apparaisse aux yeux de nos collègues psychanalystes comme scientifiquement recevable et profitable.

Les thèses que soutient le fondateur de la psychanalyse intégrative sont trop importantes et complexes pour qu’en un simple (coup de) chapeau nous les reprenions et commentions ici. Nous nous réservons de le faire ultérieurement plus largement. Pour l’instant contentez-vous d’apprécier cette présentation et reconnaissance qui pour être tardive (l’ouvrage date dans sa première édition déjà de dix ans) n’en manque pas pour autant d’intérêt.

De Jean-Michel Fourcade

Les patients limites, psychanalyse intégrative et psychothérapie

Toulouse, Érès, 2010, 406 p.-.

par François Coudret

Article paru au n° 55 de la Revue de psychothérapie psychanalytique de groupe RPPG – n° 55

Cet ouvrage est la réédition enrichie de la première version partie en 1997. II s’agit de la publication de la thèse que J.-M. Fourcade a soutenu à Paris VII, sous la direction de Max Pagès en 1996. Plus de dix ans après, ce travail n’a rien perdu de sa pertinence ni de son actualité théorique et clinique.

Ce livre, très dense mais clair, de 380 pages, porté par un style simple et élégant se donne comme projet de communiquer l’expérience clinique innovante d’un clinicien savant et ouvert, dont l’honnêteté intellectuelle et la rigueur n’ont d’égal que son talent didactique et son absence de pédantisme. Nous ne pouvons qu’être sensibles à la grande douceur qui se dégage de ce texte très théorique.

psychanalyse intégrative

J.- M. Fourcade présente une technique qu’il baptise Psychanalyse intégrative, ainsi que l’ensemble des influences théoriques qui la fondent (plus de trois cents références essentielles nourrissent sa bibliographie). L’auteur entend démontrer en quoi les théories psychanalytiques et les théories psychocorporelles, parce qu’elles sont loin d’être incompatibles, devraient indispensablement se combiner dans le cadre très particulier des traitements psychothérapiques des patients présentant un "état limite". Il s’agit de montrer comment et pourquoi petit s’articuler la mobilisation corporelle avec le travail proprement verbal et analytique, aussi que les éléments matériels et techniques rendant possible cette adaptation du cadre de l’analyse.

Pour ce faire, J.- M. Fourcade brosse une histoire critique des idées appliquée à la psychanalyse. Il entreprend une synthèse de toutes les ramifications des courants, qu’ils soient dominants, périphériques ou dissidents, de tous les pays où la psychanalyse s’est véritablement implantée, allant de l’Europe de l’Est à la France, en passant par le Royaume-Uni et les États Unis. Les grandes avancées des œuvres inscrites de Freud, de Ferenczi, Winnicott, Klein, Blion, Reich, Lowen, Kerttberg, Little, Lacan, Bergeret, Green sont résumées et commentées. Quatre éludes de cas approfondies structurent te livre et éclairent le lecteur sur la pratique de la Psychanalyse intégrative et les bénéfices que les patients ont pu en retirer.

démonstration efficace

Chaque chapitre est un maillon dans la démonstration efficace que J.- M. Fourcade fait de sa technique. La problématique générale est remise en chantier à chaque étape ce qui permet d’amener le niveau suivant et de remanier, d’approfondir les concepts sans que jamais l’auteur ne perde ni le lecteur ni le fil rouge de son raisonnement.

Tout d’abord, nous pouvons lire une synthèse des théories psychanalytiques sur la question des états limites. Cette vaste entreprise trouve sa pertinence dans les indications de la Psychanalyse intégrative. En effet, cette technique de soins est particulièrement adaptée pour ce type de patient. Il s’agit pour l’auteur de préciser la pertinence nosographique des états-limites, qu’il présente moins comme une frontière structurelle entre psychose et névrose, que comme une "étendue entre les bordures post-psychotique et pré-névrotique" (p. 375), relativement stable dans le temps et dont la psychopathologie relève essentiellement d’une perturbation profonde de l’instance tonique.

Il dégage à travers une analyse topique, économique et génétique des états limites le défaut de constitution d’un Moi solide. Les psychanalystes ont depuis longtemps relevé que le Moi des patients limites est peu capable de résister à l’angoisse ou la frustration, qu’il peine à exercer un contrôle pulsionnel et émotionnel suffisant. Ceci affecte les capacités de sublimation et de symbolisation du sujet et inscrit une relation d’objet placé sous le sceau de l’anaclitisme.

manque d’autonomie du Soi

Ces éléments posés, ils amènent naturellement la question du narcissisme. C’est bien les perturbations successives dans la constitution du narcissisme primaire et/ou secondaire, du fait d’un événement traumatique ou bien d’un défaut de I’environnement, qui entraînent la constitution d’un Moi faible. Dans le cas des patients frôlant la bordure inférieure de la « zone limite », c’est le narcissisme primaire, représentant la première forme de la subjectivité en émergence, qui est touché. Cela entraîne rose défaillance de l’unité du Moi, des perturbations de l’image de Soi, un "sentiment d’existence" fragile, un parasitage du processus d’attachement et notamment de "l’accordage émotionnel", un défaut d’intégration de l’altérité et de la construction des systèmes de pare excitation. Bien sûr, le narcissismne secondaire, construit sur les bases du narcissisme primaire sera à son tour extrêmement friable, voire inexistant. Dans le cas où seul le narcissisme secondaire est touché (les états limites proches de la bordure supérieure), il en résulte un Moi gravement fragilisé présentant un manque d’autonomie du Soi vis-à-vis de l’autre, du mental par rapport aux pulsions et de l’intellectuel par rapport à l’émotionnel une confiance en soi facilement altérable et une grande difficulté à gérer l’ambivalence.

On le voit, la source de cette faiblesse du Moi est bien plus ancienne que la période œdipienne dont ta problématique est pourtant le cœur de cible de la cure analytique classique. Un changement de la pratique s’impose afin de pouvoir traiter ces éléments psychopathologiques archaïques. Fourcade recommande un aménagement du cadre de la cure analytique et notamment un dispositif alliant le travail individuel, groupal et corporel. Les séances individuelles se font en face à face pour commencer et sont axées sur l’association libre, l’analyse transféro-contre-transférentiel et la mise en place d’une relation fondée sur l’émotionnel et le corporel en levant "temporairement" les règles de l’abstinence et l’interdit de toucher (main sur l’épaule, sur la main). Les séances de groupe et le travail corporel (en salle ou en piscine) se pratiquent avec plusieurs co-thérapeutes. Le travail de liaison entre les temps thérapeutiques individuels et groupaux est encouragé. Cette modification des règles de la cure et l’alliance de différents dispositifs pratiques de manière concomitante permettent une technique plus active favorisant la Régression.

Ferenczi, Winnticott, Searles, Pagès

Ce changement de cadre permet de mettre au travail une modalité de Régression particulièrement adaptée pour traiter la problématique des états limites. La Régression que promeut J. M. Fourcade se réfère aux travaux de Ferenczi, de Winnticott, de Searles et de Pagès. L’auteur reprend ainsi l’histoire de ce concept en le distinguant de celui de "fixation" et de celui de "décompensation". Cette Régression est à entendre comme un mouvement qui permet d’accéder aux couches les plus archaïques de la construction psychique du sujet. Cet état propice permettrait au thérapeute de remobiliser les défenses entravées lors du processus développemental, de restaurer le narcissisme, et de réaménager la dynamique psychique au profit du Moi et du Surmoi. Ce mouvement régrédient intense, que permet spécifiquement la mise en jeu du corps dans la psychothérapie nécessite un accompagnement vers la reprise du chemin progrédient au terme de chaque séance de façon à ce que le sujet ne se désorganise pas. Les études de cas montrent le chemin que font les patients au cours de ce traitement, ainsi que les résultats et les limites de cette thérapeutique.

L’ouvrage se termine sur les "apports nouveaux". Ici, Fourcade fait retour sur les éléments de sa théorie et de sa pratique clinique en les frottant aux champs disciplinaires connexes de la psychothérapie. Il tente cette fois non pas un travail de filiation et de différenciation avec la psychanalyse freudienne ou anglo-saxonne mais un travail de démarcation par rapport au DSM et l’approche psychiatrique, aux TCC, aux théories lacaniennes tout en relevant l’intérêt de telles approches.

richesse et complexité

À la lecture de cet ouvrage, dont notre présentation peine à rendre compte de la richesse et de la complexité nous sommes saisi par la puissance de pensée et l’assurance de J.-M. Fourcade. L’éthique est toujours mise au premier plan, et le praticien expérimenté qui a rédigé cette somme rappelle combien cette méthode thérapeutique nécessite un travail sur soi (notamment une analyse personnelle et un travail sur le propre narcissisme du thérapeute), une formation sérieuse et approfondie, une très grande connaissance de la psychopathologie et des théories psychanalytiques.

La présentation chronologique des théories facilite la lecture et présente l’avantage de reconstruire et de partager l’itinéraire, intellectuel de l’auteur. Elle présente cependant le défaut de laisser planer l’idée que le dernier à parler aurait raison et que tout naturellement il existerait un sens de l’histoire technique et clinique de la psychanalyse qui s’orienterait vers le type de thérapeutique que défend justement J.- M. Fourcade.

Ceci étant, cet ouvrage petit être utile aux étudiants et à tous les professionnels qui s’intéressent au corps et qui estiment que le travail corporel a toute sa place dans le cadre des psychothérapies, que ce soit dans celui du psychodrame et, au sein des institutions, dans tous les ateliers à médiations thérapeutiques autour du corps (théâtre, sport, musique, l’expression corporelle, relaxation).

Même si la psychanalyse intégrative est une technique tout à fait particulière, elle a le grand mérite d’orienter la focale des cliniciens vers un des angles morts de la psychanalyse classique : le corps réel comme levier thérapeutique.

[1] Je distingue la Rencontre, de Bill Schutz, que j’écris avec majuscule pour la distinguer, du groupe de rencontre – Encounter Group – de Carl Rogers, déjà émotionnaliste mais n’engageant pas le corps, ni la confrontation, parfois dure à cette époque, venant elle à la fois de Frédéric Perls et de ce que j’appellerais la thérapie populaire américaine (du type Synanon)

[2] Du côté de Paris-Dauphine puis Paris VII aux côtés de Max Pagès, du côté de Nantes où je sévis moi-même à l’époque où Alexandre Lhotellier dirigeait le département de psychologie, à Paris 8 - Vincennes, où j’ai conduit ma carrière depuis 1969 en Sciences de l’Éducation, aux côtés de Georges Lapassade et Michel Lobrot.

[3] Ou oncle. Michel Lobrot pratiquait avant-même que Max Pagès se lance dans la tenue d’un amphi non-directif à la Sorbonne, des groupes du même modèle à l’École d’éducateurs spécialisés de Beaumont sur Oise, près de Sarcelles, dès 1964. C’est à ce titre qu’il appartenait au GPI, le Groupe de pédagogie institutionnelle mis en place par Georges Lapassade autour de deux étudiants (Florence Ribon et ** Janin) observant la classe Freinet de Monique Labat. Il faut mentionner également la présence au sein de ce groupe (auquel vint rapidement se joindre votre serviteur) de Raymond Fonvieille, l’infatigable instituteur chercheur à la jonction du freinétisme et la psychosociologie. Les concepts de base se trouvaient dans la thèse de Lapassade publiée sous le titre L’entrée dans la vie, croisés avec le concept de non directivité (déjà) et ceux d’autogestion pédagogique, tirés de la pensée de la psychothérapie institutionnelle, freudo marxiste libertaire. En fait, comme souvent, il y eut plusieurs départs de feu.

[4] Par le long et patient travail d’institutionnalisation, d’abord du SNPPsy, qui engendra 20 ans plus tard, après avoir cadré professionnellement et politiquement la profession de psychothérapeute, successivement avec le Psy’G les deux actuelles fédérations. D’abord à l’initiative de ce dernier, davantage connecté à l’international européen, en fondant la FFdP dont fut issue en 1998 par scission l’AFFOP, toujours donc à l’initiative des deux syndicats. Le Psy’G ayant de son côté nous venons de l’évoquer joué un rôle important au plan européen, après avoir mis en place dès 1976 tout l’aspect profession libérale de la psychothérapie (à l’époque non définie spécifiquement), nous typographions en droit le la pour souligner qu’à l’époque notre Mouvement prétendait légiférer scientifiquement pour l’ensemble de la psychothérapie et en imposer sa définition à l’ensemble des locataires du Carré psy. Ce n’est rappelons-le qu’à partir du concept de psychothérapie relationnelle que nous nous identifierons de façon distincte. Cette distinction restera confuse du temps de la bataille Accoyer, au moins à ses débuts. Voir à ce sujet l’hyperlien GLPR.

[5] Expression que j’ai forgée à partir de l’article fondateur de Jean-Michel Fourcade, qu’on trouve sur ce site même.

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