RÉFÉRENT
Claude Rabant
En guise d’introduction
Expérience du corps et interprétation
Il n’y a pas moins de savoir dans le corps que dans la langue. Ou plutôt, le corps et la langue fonctionnent de la même manière, dans une articulation fine et précise, de sorte qu’on ne saurait concevoir un interprète qui ignore ce double registre d’une articulation, dont au fond il n’est jamais possible de déterminer de façon absolue et définitive quel serait le domaine décisif pour l’autre, du corps ou de la langue.
Connaître son corps, connaître sa langue, et les liens subtils entre les deux, telle est la discipline de l’interprète.
Art de trancher dans l’ambiguïté, à l’aide de l’ambiguïté même, l’interprétation comporte un paradoxe. Elle crée nécessairement un tourbillon, un trouble. Ce temps de tourbillon représente un franchissement où l’on ne sait plus exactement ce qui arrive. L’interprétation étourdit, suffoque, prend de court. Coupure ou pas, une interprétation nous prend toujours de court, laisse un instant sans voix. Elle arrive toujours un peu trop tôt, quand nous ne sommes pas encore prêts. Pas encore tout à fait, dans le meilleur des cas, mais presque : nous sommes presque prêts à l’entendre. Cet écart, c’est celui de la dénégation, ce mouvement de recul de la pensée et du corps lui-même : "C’est fou ! Je ne peux pas (encore) y croire !"
Pourtant, quelque chose a été creusé, a fait le lit de l’interprétation, une histoire, un discours qui ont coulé sourdement comme une rivière, et voilà qu’une paroi qui nous séparait d’une autre apparence des choses est prête à s’effondrer, vacille, d’un instant à l’autre un trou béant va s’y produire, comme lorsqu’on regarde entre ses doigts écartés pour voir sans voir. "C’était donc ça !" Ensuite, on ne peut plus entendre comme avant, on ne peut plus voir comme avant. Après Glenn Gould, on ne peut plus entendre de la même manière les Variations Goldberg. Cet "ensuite" est intrinsèque à l’interprétation, il marque son inscription, son événement et son avènement, au même titre que le moment de trouble et de tourbillon. Peu ou prou, toute interprétation comporte à la fois cette face de folie et cette face de mort, cette face d’égarement et cette face de disparition.
Souvent les bonnes interprétations nous passent au-dessus de la tête, nous croyons avoir été pris d’un instant d’égarement, nous pensions nous être totalement gourrés, et puis voilà qu’ensuite, c’était bien ça ! Nous avions bien entendu, sans le vouloir, à notre corps défendant. Lâchant un peu la bride à notre trop bonne raison, dans un éclair aberrant nous avons saisi ce qui se disait de l’autre côté du mur. Indiscrétion de notre oreille égarée. Peine de mort, peut-être, pour l’indiscret qui en a trop entendu. Mort aux trousses pour celui qui est porteur d’un secret sans même savoir lequel. En tout cas, censure le plus souvent pour ce que nous n’aurions pas dû entendre ou apercevoir.
Non seulement l’interprétation comporte sa propre temporalité, mais elle implique son propre rapport au corps : il y a souvent une tête mise à prix, ou un corps mis à prix dans l’interprétation. C’est pourquoi elle ne peut jamais être totalement innocente. Pas d’interprétation sans corps, et même, tout d’une pièce, sans un corps qui appartient à la fois à l’interprète et à son destinataire. Ou plutôt, qui n’appartient sans doute ni à l’un ni à l’autre, mais à cet être médiumnique qu’est le texte interprétatif, dont les contorsions, voire les douleurs de l’interprète (qu’on l’illustre de la Pythie de Delphes, de Glenn Gould, ou de tout autre) ne font que tenter de saisir au passage l’incarnation fugace. Saisir au vol la fée occasion, comme le disait V. Jankelevitch dans Quelque part dans l’inachevé.
Saisir au vol l’instant qui ne se répètera pas. "Travailler comme une bête, disait aussi Freud, c’est à dire avec autant d’acharnement et en se préoccupant aussi peu des résultats". La bête est le premier degré de l’intelligence de soi. C’est aussi la bête qui rechigne à se laisser couper la tête pour connaître trop vite la vérité, et qui préfère prendre des détours : l’animal, dira Freud dans l’Au-delà du principe de plaisir , ne veut mourir qu’à sa manière. La bête s’oppose donc à un certain ange exterminateur du signifiant, pour préférer le labour quelque peu aveugle et têtu de celui qui ne s’en laisse pas compter par le ciel des idées, sachant que la terre finira bien par livrer ses trésors archéologiques au fouilleur patient et acharné. La bête n’est pas la bêtise, au contraire. La bêtise serait plutôt de considérer que le corps doit se taire, ne pas se faire sentir.
Ce genre d’affirmation est tout à fait liée au fait que, dès qu’il se fait sentir, le corps est entièrement livré à la médecine, c’est à dire à une interprétation et à une intervention extérieures. Toute l’histoire de l’occident nous a appris en effet à oublier et à négliger l’auto-perception du corps, à interdire même à chacun l’exploration et la connaissance de son propre corps. Il est frappant qu’il n’y ait par exemple dans toute la tradition occidentale aucune technique de l’apprentissage de l’amour, et que l’histoire de la médecine ait écrasé peu à peu sous des techniques de plus en plus lourdes le savoir qui se transmettait dans les traditions paysannes. Aussi bien le résultat est-il qu’il faut sans cesse repasser désormais par l’image extérieure, par la publicité, par le code aliéné et conventionnel pour se refaire un corps.
L’autre bêtise serait d’attribuer justement à l’animal une certaine bêtise amoureuse qui ferait que, comme l’affirmait un psychanalyste que je ne nommerai pas ici, "l’animal est naturellement adapté à son objet", tandis que l’unique privilège de l’homme serait de connaître le manque. Mais le manque devient dès lors une idéologie à laquelle on sacrifie beaucoup d’autres choses. Faire du manque le nec plus ultra de la vie amoureuse me paraît relever d’une certaine bêtise occidentale. Il reste donc d’autres voies à explorer, certaines déjà tracées, d’autres non, sous l’égide de ce qui pourrait être une sagesse psychanalytique.
— C 2 —
Claude Rabant
programme
0 PRÉSENTATION GÉNÉRALE.
Évaluation de l’état de sensibilité du groupe à la psychanalyse. Situation de Freud et de la psychanalyse dans le contexte de son invention et dans le contexte actuel. Évocation de quelques jalons principaux de Freud jusqu’à nous.
1 DU RÊVE AUX ACTES MANQUÉS
…et à la psychopathologie de la vie quotidienne. Première théorie de l’interprétation et conception générale de l’appareil psychique. Régression, fantasme.
2 PROBLÈMES CLINIQUES.
Genèse des névroses et théorie de la sexualité. Des Trois essais à l’analyse du petit Hans. Hystérie, perversion, phobie.
3 RETOUR SUR QUATRE CONCEPTS
…fondamentaux de la psychanalyse : l’inconscient, le refoulement, la pulsion, le transfert. Abords de l’angoisse et du trauma.
4 ÉVOLUTION FREUDIENNE
…depuis les années 1920. De l’Au-delà du principe de plaisir à Malaise dans la civilisation. Transformation de la théorie des pulsions autour de la pulsion de mort et de la répétition. Importance donnée à l’interprétation de la culture.
5 RETOUR SUR LA THÉORIE GÉNÉRALE DE LA CULTURE :
…de Totem et tabou à l’Avenir d’une illusion et Malaise dans la civilisation. Rôle crucial du carrefour perversion/psychose dans ces avancées.
6 PROBLÈMES CLINIQUES AUJOURD’HUI
Évolution de la praxis depuis Freud. Rencontre de la psychose ; Tausk, Winnicott, Lacan. Problèmes de société : quelle éthique pour les psychanalystes ? Quelle place dans l’évolution des mentalités et des symptômes ?
— C 3 —
Partir du geste, dans sa singularité, son aspect fragmentaire, pour aller peu à peu, par étapes, vers les cadres plus généraux où s’inscrivent la théorie et la pratique psychanalytiques. Par là, comprendre et développer la psychanalyse à travers les interconnexions que lui offrent d’autres pratiques du corps et de mise en acte du sujet. Autant que possible, chaque séminaire sera accompagné par la présence d’un spécialiste d’une des ces pratiques, qui apportera le point de vue de son expérience, de manière à lier travail théorique et sensibilisation pratique.
1 le geste et l’image inconsciente
Visage, silence, masque, écoute. Théorie et pratique.
Peut-être faut-il, comme le suggérait Diderot dans sa Lettre sur les sourds et muets à l’usage de ceux qui entendent et qui parlent, revenir au geste pour comprendre ce qu’est le langage, non seulement dans sa structure linguistique, mais dans sa construction subjective. A partir du geste théatral, dans la tradition Nô en particulier, on s’interrogera sur la nature du geste signifiant, son rapport au silence, au masque, au visage. On devra poser la question de l’altérité, au sens de Lévinas, mais aussi reprendre la notion avancée par F. Dolto d’image inconsciente du corps, de manière à aborder certains aspects de la psychose et de l’autisme.
2 les postures et les pratiques du corps.
Toucher, sentir. Le corps de l’autre et l’attention au corps propre.
Ici, c’est de l’espace et du corps à corps qu’il s’agira principalement. Qu’est-ce que toucher, sentir ? Contrairement à ce que l’on pense, ce n’est peut-être pas quand le corps se fait oublier ou se tait qu’il se porte le mieux et nous enseigne le plus, mais quand il souffre ses limites et permet de les déplacer, c’est à dire de construire l’espace et de l’orienter. On fera appel au yoga et au massage Zen pour affiner l’attention au corps propre et au corps de l’autre, s’il est vrai, comme le dit encore Diderot dans la même Lettre sur les sourds et muets, que de tous nos sens, "le toucher est le plus profond et le plus philosophe".
3 la parole, le graphe, l’Écriture.
Talking cure, dessin, sculpture. Matrices de l’espace.
Il s’agira encore de l’espace, mais cette fois du point de vue de ses graphes et de ses représentations. On sait que, dans les Etudes sur l’hystérie, Freud reliait la talking cure naissante à une théorie des strates psychiques. C’est donc tout le lien de la parole à une écriture, non seulement consciente, mais inconsciente, qui est en jeu. On devra prolonger cette perspective vers le dessin et la sculpture, en autres dans le travail de Gisela Pankow, et, d’une autre manière, dans les dernières recherches de Lacan sur la topologie des noeuds borroméens.
4 Récit, mythe, discours
Anthropologie, rites, théorie(s) du symbolique.
Difficile pour la psychanalyse de se passer d’une théorie du symbolique. Nous sommes aujourd’hui convoqués par un temps de bascule vers quelque chose d’inconnu. Nous ne pouvons plus en tout cas nous référer à un symbolique de nature purement linguistique. Aussi aurons-nous intérêt à revenir, par delà Lévi-Strauss, aux travaux de Marcel Mauss, comme aux recherches exemplaires d’un Charles Malamoud sur l’Inde.
Est-il possible d’envisager certains phénomènes sociaux actuels, dont toute pratique thérapeutique sera forcément tributaire, dans l’espace créé par ce que Nietzsche appelait notre mythe disparaissant ? Comment comprendre l’éclatement du discours collectif en autant de revendications identitaires ? On pourra prendre comme contre-exemple l’interférence de ces revendications multiples avec les efforts thérapeutiques aux Etats-Unis.
5 la thÉorie psychanalytique, histoire et avatars.
Où en est la théorie psychanalytique, elle aussi marquée d’un indéniable éclatement, dont évidemment la pratique dépend ? Il faut reprendre en partie l’histoire analytique et ses avatars, pour éclairer cet éclatement qui n’est pas seulement institutionnel : le plus intéressant étant d’interroger les oubliés ou refoulés de cette histoire, Victor Tausk en premier, avec une oeuvre dont a survécu principalement la Genèse de la machine à influencer dans la schizophrénie, ou plus près de nous Gisela Pankow et ses travaux sur la psychose hystérique, fortement méconnus, voire un Loewenstein, analyste de Lacan et auteur d’un intéressant développement sur le tact en psychanalyse. En bref, comment concevoir l’invention singulière et la liberté dans un champ balisé par tant de maîtres dont les noms finissent par jouer le rôle de drapeaux ?
6 Récapitulation.
Reprise des questions ouvertes par l’ensemble des sessions précédentes.
Éléments de bibliographie
ALEXANDER F.M., L’usage de soi, Editions Contredanse, Bruxelles, 1996.-
CANETTI Elias, Masse et puissance, Gallimard, Paris, 1966, collection tel.-
DELEUZE Gilles, Critique et clinique, Editions de Minuit, Paris, 1993.-
DIDEROT Denis, Lettre sur les sourds et muets à l’usage de ceux qui entendent et qui parlent, in Écrits Philosophiques, J.J. Pauvert, Paris, 1964.-
DOLTO Françoise, L’image nconsciente du corps, Editions du Seuil, Paris, 1984 .-
DUCROT Oswald, Le dire et le dit, Editions de Minuit, Paris, 1984.-
FREUD Sigmund, BREUER Joseph, Études sur l’hystérie, P.U.F., Paris, 1956.-
HERMANN Imre, L’instinct filial, Editions Denoël, Paris, 1972.-
IYENGAR B.K.S., Yoga Dipika. Lumière sur le Yoga , Buchet Chastel, Paris, 1995.-
KANDINSKY Wassily, Point et ligne sur plan, Gallimard, Folio essais, 1991.-
KAUFMANN Pierre (sous la direction de), L’Apport Freudien, Bordas, 1993.-
LEVINAS Emmanuel, Hors sujet, Fata Morgana 1987, Livre de poche 1997.-
MALAMOUD Charles, Cuire le monde, rite et pensée dans l’Inde ancienne, La Découverte, Paris, 1989.-
MALDINEY Henri, Penser l’homme et la folie, Ed. J. Millon, Grenoble, 1997.-
MAUSS Marcel, Sociologie et anthropologie, PUF, 1950, Quadrige / PUF 1997.-
NANCY Jean-Luc, La communauté désœuvrée, Christian Bourgois, Paris, 1986.-
PANKOW Gisela, L’homme et sa psychose, Aubier Montaigne, Paris, 1969.-
ROUDINESCO Elisabeth, Généalogies, Fayard, Paris, 1994.-
TAUSK Victor, Oeuvres psychanalytiques, Payot, Paris, 1976.-
TUSTIN Francès, Autisme et psychose de l’enfant, Ed. du Seuil, Paris, 1977.-
VAPPEREAU Jean-Michel, Noeud. La théorie du nœud esquissée par J. Lacan, Fascicule de résultats n°3, Editions Topologie en extension, Paris, 1997.-
WOLFSON Louis, Le Schizo et les Langues, Gallimard, Paris, 1970.-
ZEAMI, La tradition secrète du Nô, Connaissance de l’Orient, Gallimard / Unesco, Paris, 1960 .-
