RÉFÉRENTE
Laurence Trilles
"Nous habitons notre corps longtemps avant de pouvoir le penser. Notre corps a ainsi sur nous une avance irréparable."
Albert Camus, Le mythe de Sisyphe
L’approche psycho-corporelle nous place d’emblée au cœur de la multiréférentialité. L’utilisation du corps fut de tout temps, un mode d’abord privilégié, et les références en sont multiples depuis l’antiquité. Dans une visée psychothérapique, nous en retiendrons quelques-unes, à partir des travaux de Freud, Winnicott, Bion, Reich et Lowen.
Au 19e siècle, à partir de l’hypnose, de nombreuses méthodes de relaxation se sont développées, elles ont mis en valeur le fait qu’une meilleure perception du corps permet une sédation de l’angoisse. À la fois pédagogique et rationnel et par là rassurant, ce type d’approche apportait soulagement et apaisement.
Plus récemment, dans la mouvance des années 70 du siècle dernier, dans la lignée de Wilhelm Reich (Freud, première topique), les psychothérapies à visée corporelle, dont l’Analyse bioénergétique fait partie, s’appuient plus particulièrement sur une théorie de la décharge. Décharge ou expression émotionnelle dont le but est d’éliminer la "stase" libidinale, origine de la névrose. Cette libération émotionnelle permettra d’augmenter la capacité à ressentir, à éprouver des sentiments, des affects, à reconquérir un corps investi libidinalement, c’est-à-dire un corps érotique. Ce qui procurera là encore, dans un second temps, un apaisement.
Bien que critiquable sur certains aspects, W.Reich a le mérite d’avoir souligné l’importance de la posture corporelle en lien avec les conflits psychiques, d’avoir défini ce qu’il appelle la cuirasse caractérielle.
Par ailleurs, avec les travaux de l’école Psychosomatique française, nous savons aujourd’hui que la décharge est précisément ce qui vient s’opposer au travail essentiel de la représentation, de l’élaboration, de psychisation, de mentalisation, donc du travail de transformation des pulsions (Freud, deuxième topique, Au-delà du principe de plaisir 1920).
Enfin, plus près de nous avec J. de Ajuriaguerra dans la ligne de pensée de D. Winnicott et de J. Lacan : "Nous pensons avec Merleau Ponty que la philosophie de Freud n’est pas une philosophie du corps, mais de la chair (…), cette incarnation n’est pas seulement un être palpitant en lui-même (…), en fait notre corps n’est rien sans le corps de l’autre, complice de notre existence", nous retrouvons la notion du corps comme objet transitionnel dans une relation intersubjective.
Le développement du corps érotique est alors le résultat d’un dialogue autour du corps et de ses fonctions, qui prend appui sur les soins corporels prodigués par l’adulte qui s’occupe de l’enfant et dont les étapes principales se jouent dans les premières années de la vie. Le corps, partie la plus intime de nous-mêmes, nous échappe et ne nous appartient pas autant que nous le croyons.
Cernés par ces références théoriques d’horizons divers, comment aborder le corps dans un processus psychothérapique et comment aborder la psychothérapie par le biais du corps ?
C’est sur la perception du corps que nous travaillerons avec nos patients. Sur le corps compris en tant que corps vécu, qui éprouve affectivement le monde. Éprouvé affectif qui est premier et à l’origine de la pensée. Condition même de la connaissance de soi et d’autrui.
L’Analyse bioénergétique fondée dans les années 50 par Alexandre Lowen, analysé par Reich, servira de trame à cet apprentissage de notre corps en relation avec le corps de l’autre. Nous utiliserons cette discipline pour aborder l’individu à partir de son ressenti corporel et émotionnel vers un travail d’élaboration psychique. Notre fil conducteur sera la compréhension psychanalytique freudienne de la construction du psychisme, en particulier à partir des apports de l’École anglaise, Winnicott et Bion principalement.
Comme la libération des conflits anciens permet de relancer une évolution maturative au niveau psychique (ligne freudienne), la libération des énergies retenues par les tensions corporelles redonne de la vigueur et du sens aux expériences de la vie présente (ligne reichienne). Nous conduirons par cette double logique à un travail à partir des résistances de chacun, les étudiants à se percevoir, se représenter, à devenir capables de symboliser et métaphoriser ce qu’ils ressentent.
Un tel travail se pratique notamment par une recherche de mouvements spontanés et involontaires et par des mouvements expressifs qui permettent de se réapproprier ses émotions, de trouver ou retrouver un contact plus profond avec son propre corps. Le propos n’est pas d’apaiser une souffrance, ni d’aboutir obligatoirement à une décharge cathartique, mais, dans une relation transférentielle, de donner un sens et de retrouver une signification à un ensemble de signes aberrants, inquiétants ou impensables.
L’image du corps est une des expériences fondamentales dans la vie de chacun, mais elle n’est pas donnée, elle se construit tout au long du développement. Alors le pouvoir du corps de faire naître la pensée cesse d’être l’apanage d’un stade archaïque du développement psychique pour devenir le propre de tout fonctionnement psychosexuel évolutif.
Le travail du psychothérapeute dans cette discipline, de la même façon, est à réinventer avec chaque personne, dans chaque situation singulière. De ce fait la formation passera par beaucoup de temps d’expérimentation et de mises en situation qui permettront de saisir quelque chose de cette expérience créative qui s’inscrit dans le temps et dans l’espace et qui est intensément réelle pour le patient.
À partir de cette clinique et de ses éléments théoriques et méthodologiques dont les apports dans le domaine de la psychothérapie relationnelle et dans la perspective multiréférentielle qui est la nôtre revêtent une importance qui ne se dément pas, chacun pourra entreprendre de tisser le fil de son propre métier, de sa propre pratique à venir.
— C 2 —
Laurence TRILLES
PROGRAMME
1 Introduction
Bouger, respirer.
Ce que dit le corps de l’autre, ce que je montre du mien.
Les tensions perceptibles, les zones de blocage.
L’image du corps.
L’enracinement.
2 Les grands principes de fonctionnement énergétiques
À travers les théories de Reich, l’Analyse bio-énergétique de Lowen.
La fonction de l’orgasme.
Notions de contraction et d’expansion, charge et décharge.
La cuirasse caractérielle.
La lecture du corps statique et du corps dynamique.
Le Corps-mémoire, lieu d’inscription de l’histoire du sujet.
3 Le dialogue tonique mère-enfant
L’enveloppe tonique, prototype moteur de l’enveloppe psychique.
L’enracinement du bébé dans l’interaction avec sa mère.
Tension / détente.
Présence / absence.
Le regard, le toucher, la voix.
Introduction à la structure schizoïde.
4 Agressivité, plaisir
Passivité, activité.
Yeux, bouche, bras.
Tenir, lâcher, préhension, appréhension !
Privation, effondrement, frustration et dépression.
Introduction à la structure orale.
— C 3 —
5 Le narcissisme
Le déni des sentiments et les tensions musculaires chroniques.
La rigidification du Moi comme protection contre les excitations.
Séduction et manipulation.
Violence et vulnérabilité.
Introduction à la structure psychopathe.
6 Rétention et lâcher-prise
Expression de soi
Analité et affirmation de soi.
Soumission, sadisme, humiliation.
Introduction à la structure masochiste.
7 La sexualité
La peur de l’intimité.
La peur de s’abandonner à l’amour et la problématique de la trahison.
Intégration corporelle : tête, coeur, bassin.
Introduction à la structure rigide.
8 & 9 Supervision Ces deux Séminaires seront consacrés à des mises en situation de travail individuel devant l’ensemble du groupe qui permettront de reprendre les différents aspects théoriques et compréhension de la personnalité en termes d’expression du corps.
Éléments de bibliographie
Ouvrages de base spécifiques :
W.REICH, l’analyse caractérielle, chap. 14
La fonction de l’orgasme, chap. 8
A.LOWEN, la Bio Energie, ed. Tchou.-
La Dépression nerveuse et le Corps ,ed.Tchou.-
Pratique de la Bio-Energie, ed. Tchou.-
A lire pour approfondissement :
A. LOWEN, La spiritualité du corps, ed. Dangles.-
La joie retrouvée,ed. Dangles.-
Le Plaisir, ed.Tchou.-
Gagner à en mourir ed.HG.-
La peur de vivre ed. EPI.-
Pour les autres parutions et les ouvrages épuisés : www.BioenergeticsPress.com , www.LowenFoundation.org
Autres ouvrages de base :
R.ROUSSILLON et coll., Manuel de psychologie et de psychopathologie clinique générale.ed.Masson.-
B. GOLSE, le développement affectif et intellectuel de l’enfant. ed Masson.-
Pour approfondissement :
D.ANZIEU, le moi peau
Les enveloppes psychiques. ed Dunod.-
J. BERGERET, Psychologie pathologique. ed Masson.-
La personnalité normale et pathologique, ed Dunod.-
F.DOLTO, L’image inconsciente du corps, ed.Seuil.-
A.EIGUER, le pervers narcissique et son complice.
F. ELBAZ, une approche psychosomatique : la bio energie. ed. Ellebore.-
P.A.LEVINE, réveiller le tigre, guérir le traumatisme, ed .Socrate.-
JD NASIO, Mon corps et ses images ed. Payot.-
PINOL DOURIEZ, bébé agi, bébé actif. ed. PUF.-
G.POUS, Thérapies corporelle des psychoses, ed.L’Harmattan.-
P.PRAYEZ, Le toucher en psychothérapie, ed . EPI.-
J.M. QUINIDOZ, Lire Freud.-
S. ROBERT OUVRAY, intégration motrice et développement psychique. ed EPI.-
L’enfant tonique et sa mère. ed Martin Média.-
ML.ROUX, M.DECHAUD-FERBUS, Le corps dans la psyché, ed. L’Harmattan._
R. SPITZ, De la naissance à la parole, ed.PUF.-
D. N.STERN, Le journal d’un bébé, ed. Odile Jacob.-
Le monde interpersonnel du nourrisson coll. le fil rouge PUF.-
D.WILLIAMS, si on me touche je n’existe plus, ed .j’ai lu.-
D.W. WINNICOT, de la pédiatrie à la psychanalyse.-
Jeu et réalité. ed. Gallimard, 1975.-
La crainte de l’effondrement. Nouvelle revue de psychanalyse, 1975,11,35-44.-
Dictionnaire de psychanalyse sous la direction d’A. De MIJOLLA au PUF
