Un sujet, le praticien, accueille un patient aux prises avec un dysfonctionnement, qu’il va s’efforcer de considérer objectivement, et de déterminer de conserve ce qu’il convient de faire pour le contenir, réduire, guérir si possible.
I — La psychologie se dit scientifique ou encore expérimentale. Elle veut indiquer par là qu’elle entend se disjoindre de la philosophie et d’une façon générale d’un certain style sciences humaines à ses yeux par trop imprécises. Elle entend neutraliser l’impondérable, le subjectif et l’affectif, afin de conduire, au sein de dispositifs expérimentaux, une observation selon une méthodologie scientifique, où la mesure et un certain outillage statistique permettent d’isoler des facteurs et de valider des hypothèses. Elle considère comme nécessaire pour cela d’emprunter leurs méthodes aux sciences objectives, les adaptant à son type de matériel.
Elle met au point des batteries d’observation, des protocoles permettant de cibler des objectifs d’observation ou d’intervention précis. Les tests qu’elle a mis au point ont été soigneusement validés et pondérés, son outillage est sûr, et son ambition délimitée. Elle sait qu’elle ne sait pas et ne peut pas tout, et circonscrit soigneusement ses approches. Elle a le souci de former ses étudiants au maniement soigneux de dispositifs chargés de cerner au mieux l’incertain humain. Son domaine est celui de l’expérimentation.
Côté clinique, là où reproduire une expérimentation est impossible, auprès de celui qui souffre et vient demander un diagnostic et une aide qu’on va s’efforcer avec lui de cerner et surtout de délimiter, elle cherchera dans un nombre de séances limité, à atteindre un objectif, un résultat, qui consiste à diminuer ou effacer le symptôme et que tout revienne à la normale. J’ai peur d’entrer dans le métro, pouvez-vous m’aider ? parfois quand je passe sur un pont un vertige me happe, et je sens que je dois combattre une sorte d’impulsion mal contrôlée de me jeter par-dessus le garde-corps. Je viens vous voir pour résoudre ce problème. Le psychologue scolaire alerté par l’institutrice a repéré chez votre enfant un trouble des conduites, il est violent et agressif, nous allons lui faire passer des tests et entretiens, et le diriger s’il y a lieu vers un lieu de soin (pédiatrique).
Tout cela fait entrer la psychologie, qui constitue un vaste ensemble hétérogène dont il n’est pas question dans le cadre d’un article de rendre compte de la totalité complexe, fondamentalement dans le champ épistémologique de l’objectivité. On va mesurer l’écart à la norme, le plus objectivement possible. En présence l’un face à l’autre, le psychologue et celui qui recourt à lui se meuvent dans l’espace des faits objectifs, considérés du point de vue de la scientificité. Le désordre qui conduit le second auprès du premier est traité comme une conduite observable qu’on peut chercher à modifier. On ne va pas chercher midi à quatorze heures, les faits sont les faits, s’en tenir rigoureusement à eux est déjà suffisamment difficile, on va essayer de les discerner, diagnostiquer, et entreprendre de les guérir par l’un des moyens répertoriés parmi les protocoles d’intervention connus.
La récente querelle politico scientifique, à forte teneur idéologique, sur la question de l’évaluation des psychothérapies, tient au fait que les chercheurs de l’Inserm tiennent le psychisme comme entité objective, séparée du monde. Cette vison objectiviste objectivante, aboutit à un "retour à la démarche organo-génétique, à l’affirmation d’une causalité dysfonctionelle (neuro-bio-logique), à l’idée que les troubles psychiques sont en général des handicaps d’adaptation, suceptibles de rééducation, conformément aux directives de l’Oms" écrit Ludovic Gadeau ("Évaluation des psychothérapies, réflexions épistémologiques", in Le journal des psychologues, nov 2006, N° 242), qui ajoute : "Ce paradigme positiviste est (…) en voie de s’imposer (…) dans le monde anglo-saxon auquel les organismes de recherche et l’université française se sentent inféodés."
Les apparences de la scientificité au service d’une idéologie de la science et de l’objectivité, cela s’appelle le scientisme. Une vigoureuse risposte humaniste dans ce cas s’impose, pour éviter à la psychologie française de s’enfoncer dans le syndrome d’ Orange mécanique . Cette mentalité scientifique objectiviste, qui caractérise un noyau de la psychologie, peut devenir dur, et dur d’oreille, antiscientifique en réalité.
D’autre part, sous l’influence de la psychanalyse, la psychologie a créé la psychologie clinique , où l’outil conceptuel de base serait la métapsychologie de Freud. Un psychologue sous influence psychanalytique se meut dans un espace épistémologique double, parfois même seulement dans le psychanalytique, dans le cadre d’une mentalité scientifique par plusieurs points contradictoire avec elle. Sauf que la psychanalyse peut s’enseigner à l’université, mais ne saurait s’y transmettre. On enseigne ce qui est objectif, de l’ordre du savoir et du savoir faire. On transmet ce qui est subjectif, par des méthodes qui présentent un caractère initiatique. Pour "savoir" il faut y être passé, en avoir fait l’expérience personnelle. De ce point de vue l’expérience personnelle s’oppose à l’expérimentation objective. Même la psychanalyse, une fois entrée à l’université, prend un caractère de savoir objectif qui la dénature. Ce savoir n’a pas sa valeur s’il n’est référé à l’expérience psychanalytique, nécessairement extérieure à l’université. C’est dans ce sens qu’il est dit que pour la psychanalyse il n’est de savoir que de l’inconscient, que cela ne s’enseigne pas mais se transmet, tout comme la psychothérapie relationnelle, dans des Écoles spécifiques.
II — La médecine a cessé de se fonder sur ce qu’on appelait il y a encore cinquante ans les humanités. Les médecins contemporains n’ont pas appris le latin et le grec pour pouvoir mieux appréhender les noms des maladies, mais exercent à partir des données des sciences exactes. Un dermatologue dans les années soixante, lorsqu’il ne comprenait pas une irritation qu’on lui montrait, pouvait vous réciter cinq vers d’Homère en compensation : la poésie aussi fait partie de la vie, et dit quelque chose d’important sur la souffrance. De nos jours il vous envoie procéder à des examens complémentaires. L’imagerie cérébrale permet de distinguer de plus en plus finement des lésions, qu’il faudra traiter selon des protocoles bien définis. La médecine contemporaine est scientifique, son univers est celui de l’observation la plus précise possible de l’état objectif dans lequel se trouve l’organe ou l’organisme du patient, en vue de gestes et d’actes relevant strictement de l’objectivité.
Il restera à déterminer, au vu de l’imagerie médicale, quelle anomalie est pertinente parmi les trois détectées alors qu’on n’en recherchait qu’une. C’est là que l’intuition clinique du médecin redevient art, et comporte une part de subjectivité. Par ailleurs le patient est certainement l’hôte d’un cancer de tel type, cela est établi de façon parfaitement objective, mais le traumatisme de savoir sa vie dorénavant menacée est, lui, subjectif.
Les deux mondes se côtoient, et les médecins se disent parfois qu’il leur faut se montrer "psychologues". Malheureusement, cela ne s’improvise pas, et la relation n’est pas du ressort par excellence de la psychologie mais de la psychothérapie relationnelle ou de la psychanalyse. Vaste débat.
Pour en revenir à l’intitulé de cet article, la psychologie et la médecine, par excellence, relèvent du domaine de l’objectivité. Elles s’enseignent à l’université, lieu parfaitement indiqué pour cela. Le savoir délivré se valide par voie de diplôme. On est sûr du savoir de son médecin ou de son psychologue, certifié par la faculté. Tout faux médecin ou faux psychologue est un charlatan, que l’on peut traîner devant les tribunaux. L’épouvantail du charlatanisme sera agité périodiquement par des médecins qui ramènent l’ensemble de la psychothérapie à la médecine, au motif que ce terme comporte la racine thérapie, comme si la thérapie par la parole, inventée depuis Freud, était d’essence médicale par la magie détournée d’un mot.
Philippe Grauer
